mardi 25 mai 2010

Pas d'école pour mon enfant

Pas d’école pour mon enfant
PAR Anne-Yvonne CHARPENTIER

CERTIFICAT DE RÉDACTION
FACULTÉ DE L’ÉDUCATION PERMANENTE
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
AVRIL 2010

L’enseignement à domicile : pourquoi ? comment ?

Ève, Charles-Étienne, Jérôme, Sarah, Timothée… Un point commun les différencie des
autres enfants de leur âge : ils ne vont pas à l’école. Atteints de maladie grave? Lourdement handicapés ? Non. Leurs parents ont fait le choix de la non-scolarisation comme d’autres font le choix d’une école privée ou que d’autres encore, depuis les années 70, optent pour les écoles alternatives. Ils seraient de 2 000 à 5 000 enfants au Québec à vivre ce mode d’éducation. Tour d’horizon.

Le choix de ne pas « envoyer son enfant à l’école » ne va pas sans bouleversements dans la vie familiale. « Ce n’est pas une partie de plaisir, rappelle Adèle Dufour, présidente de l’AQED (Association québécoise de l’enseignement à domicile). C’est beaucoup de sacrifices ! » Sacrifice d’un salaire tout d’abord. Un des deux parents doit abandonner toute activité professionnelle ou se contenter de travail à contrats, comme Claire, la maman d’Arturo et Émilie. Sacrifice d’une bonne partie de sa vie de couple et de sa vie personnelle également. « Les enfants sont constamment présents, c’est un investissement de toutes les heures ! » poursuit Adèle Dufour, d’un ton mi-figue mi-raisin.


Autant de raisons que de familles


Investissement en temps, en énergie, diminution des revenus familiaux. Qu’est-ce qui pousse
donc ces familles à s’engager dans des chemins de traverse, très peu balisés ? « Il y a autant de raisons que de familles », soutient Adèle Dufour. C’est le besoin de développer un noyau familial fort qui revient le plus souvent dans les propos des parents rencontrés, ainsi que la transmission de valeurs. Christine Brabant, étudiante à la maîtrise à l’Université de Sherbrooke, s’est attachée à tracer un tableau des facteurs à la base de ce choix éducatif en proposant un questionnaire à 203 familles pratiquant l’école à domicile. Cette étude, menée en 2004, identifie sept raisons principales, ainsi classées : le développement d’un projet familial ; le refus du mode d'organisation sociale et pédagogique de l'école ; l’enrichissement personnel de l’enfant ; le souci de son développement socio-affectif ; la transmission de valeurs religieuses, morales ou spirituelles ; une expérience scolaire négative de l'enfant ; et enfin, les caractéristiques particulières de l'enfant.

Contrairement à une idée reçue, les motifs religieux n’arrivent qu’au cinquième rang. D’ailleurs,
d’après cette même étude, seulement 28 % des familles affirment que la religion ou la spiritualité occupe une place fondamentale dans leur vie, et 15% disent qu'elle occupe une « certaine » place. On est loin du cliché de la famille intégriste qui chercherait à isoler ses enfants des mauvaises influences d’une société athée.

Ainsi, Sonya, jeune blonde anglophone, maman de deux enfants d’âge préscolaire, base son
choix de non-scolarisation sur une critique du système scolaire traditionnel, incapable, selon elle, de développer la réflexion et l’esprit critique de l’enfant : « Je veux que mes enfants apprennent à lire, mais aussi à comprendre et à penser. » Même écho chez Claire : « L’école, ça fabrique des moutons. Ce n’est pas facile de vivre avec des loups, mais je ne voulais pas de moutons ! » Pour elle, cependant, la question du transport a été l’élément déclencheur. « Quand nous avons déménagé, mon fils est resté dans la même école, se souvient Claire. Comme c’était loin, que nous étions stressés par la construction de la maison, je l’ai retiré de l’école un à deux jours par semaine. Mais il était toujours en retard les autres jours, la directrice s’est fâchée, alors j’ai décidé de lui faire l’école à la maison. Je l’aurais bien fait avant, mais son père n’était pas d’accord. »

Souvent en effet, plusieurs mobiles interviennent. Ainsi, Annie, maman de cinq enfants, émet des griefs vis-à-vis du système scolaire québécois, lui reprochant son niveau académique peu élevé. Mais elle fonde également son choix sur le besoin de transmettre ses propres valeurs à ses enfants. À ces deux raisons principales, d’autres se greffent, très souvent citées par les familles rencontrées : être la principale référence de ses enfants, transmettre le goût d’apprendre, développer des relations fortes avec ses enfants et au sein de la fratrie, prendre du temps ensemble. Sylvie renchérit : « Un parent veut le meilleur pour ses enfants, c’est ce qu’on essaie de leur donner. » Mère de trois enfants âgés de 6 à 10 ans, la jeune femme a fait le choix de faire l’école à la maison alors qu’elle était enceinte de sa fille aînée. Elle-même a vécu des moments difficiles à l’école, en butte aux railleries de professeurs à cause de son origine italienne. « Je ne peux pas dire que ça n’a pas eu de poids dans ma décision. Mon mari, cependant, était d’accord, bien que sans problème scolaire dans sa jeunesse. »

Cette question du choix assumé par le couple est souvent abordée. Tous les parents le disent, le
choix de ne pas scolariser ses enfants est une décision à prendre à deux. Les conséquences sur la vie familiale sont trop importantes pour s’engager à la légère.


Quand c’est la vie qui dicte le programme


Mais comment se passe l’école à la maison ? Approche structurée, comme à l’école
traditionnelle, pédagogie innovante, déstructuration totale ? Là aussi, on rencontre autant d’organisations que de familles. Avec une constante tout de même : tout est prétexte à découvertes ! Les Jeux olympiques, bien sûr, ont été l’occasion de nombreuses recherches et projets. Que Samuel se casse le fémur, et l’anatomie humaine et la fabrication osseuse sont abordées. La visite du Salon de l’auto donne naissance à un guide pratique automobile. Un travail sur les ponts entraîne Annie et sa famille sur les ponts montréalais et sur ceux de Québec. Certes, les écoles proposent aussi des sorties culturelles aux élèves, mais Annie se souvient, un sourire dans la voix : « On était tellement content de sortir de l’école qu’on ne retenait rien de ce qu’on nous montrait. Ne restait que le plaisir d’une journée pas comme les autres. » Ici, la taille réduite de la famille permet une meilleure préparation et une exploitation adaptée aux intérêts de chaque enfant.

L’école à la maison offrirait donc un plus grand espace de liberté. Cependant, la plupart des familles rencontrées programment le déroulement de leurs journées, souvent planifiées sur une semaine. Le français, les mathématiques et l’anglais sont étudiés le matin, sous forme d’apprentissage traditionnel ou avec des méthodes plus ludiques. Les après-midis sont consacrés aux projets transversaux, mêlant histoire, géographie, sciences, arts, cuisine.

Édith, elle, a opté pour le unschooling (déscolarisation). « Nous nous positionnons contre la culture dominante, nous voulons nous rapprocher de la nature humaine. Au départ, c’est un choix de vie, une philosophie, pas un choix de méthode éducative. » Le unschooling ne se préoccupe pas des acquisitions normalisées ni des évaluations, il cherche avant tout le développement personnel de l’enfant, du futur adulte.

Quand on lui demande quels sont les centres d’intérêt d’
Olivier, son fils aîné de 17 ans, la réponse fuse immédiatement : « la vie ! », puis se précise et s’allonge : « la philo, l’agriculture biologique, la littérature, les langues anciennes, la physique, l’astronomie, l’histoire », et les points de suspension que l’on perçoit dans sa voix en disent long sur l’ouverture au monde de l’adolescent. Olivier, lui, parle avec assurance du film de 40 minutes qu’il présentera dans la bibliothèque voisine la semaine suivante. Une comédie d’espionnage réalisée avec des amis. Il évoque également les jeux vidéo qu’il met en ligne sur son site Internet et la fabrication d’une corde par torsion. Les journées de Jérôme, son cadet âgé de 12 ans, se passent en discussions avec Édith et Olivier, en sorties à la bibliothèque, à la ludothèque et dans le boisé voisin, en découvertes documentaires, et au piano ou avec ses amis.

Peu de familles poussent la non-scolarisation si loin. Celles qui choisissent l’école à la maison se
tournent souvent, du moins au début, vers les groupes de soutien. Ces groupes s’adressent aux parents afin qu’ils puissent échanger sur leurs expériences, partager leurs ressources éducatives… et souffler un peu. Ils s’adressent aussi aux enfants, pour leur permettre de faire des activités en commun et de se rencontrer.


Vous avez dit « socialisation » ?

En effet, la socialisation est LA question, celle qui revient comme un leitmotiv dès qu’on aborde le phénomène des enfants non scolarisés. Une question qui fait bien rire Adèle Dufour : « On se plaindrait plutôt d’une sur-socialisation ! Mes enfants sont absents de la maison deux jours sur cinq. Ils participent à diverses activités avec d’autres enfants non-sco : journée labo de biologie ou ateliers au musée. » Ces activités sont organisées par les parents, en fonction de leurs compétences et de l’intérêt des enfants.

Thierry Pardo, étudiant au doctorat en éducation et agent de recherche à la Chaire de recherche
du Canada en éducation relative à l’environnement de l’UQAM, connaît bien le phénomène de l’école à la maison, ou plutôt de la non-scolarisation. C’était en effet le sujet de son mémoire de maîtrise en éducation, soutenu l’été dernier. Pour lui, cette question sur la socialisation, la plus fréquente, est aussi la plus curieuse : c’est l’école, véritable « sanctuaire » pour enfants, qui s’apparente à un lieu hors-société. « Les enfants sont isolés du reste de la communauté, soit pour les protéger, si on a une vision “rousseauiste”, soit pour les préparer – les formater ? – pour être ensuite réinjectés dans la société », affirme l’étudiant-chercheur. Selon lui, l’école traditionnelle propose une socialisation fictive, où toutes les différences ont été gommées : les enfants d’une classe ont tous le même âge, les handicapés sont absents. « C’est un milieu totalement artificiel, s’insurge Thierry Pardo. Où l’enfant va-t-il apprendre qu’il existe des trisomiques, des aveugles, des gens différents ? »

Carole Cardinal, vice-présidente de l’Association chrétienne des parents éducateurs du Québec
(ACPEQ), préconise également une « socialisation équilibrée » où les enfants se regroupent par centre d’intérêt et non par groupe d’âge.


Des avantages certains…


On le voit, les familles font facilement passer la socialisation du statut de réserve à celui
d’avantage. Les enfants, qui ne sont pas confinés toute la semaine avec des enfants du même âge, sont plus ouverts et entrent plus facilement en relation avec des personnes d’un autre groupe d’âge. Ainsi, les enfants d’Annie rencontrent une fois par mois des personnes âgées pour faire du bricolage ou pour jouer du piano. Enfants épanouis aux capacités relationnelles indéniables, tel est le portait que brossent souvent les parents de leur progéniture. S’y ajoutent autonomie et complicité entre frères et sœurs.

La socialisation transgénérationnelle n’est pas le seul avantage que les familles voient dans ce
mode d’éducation. Pour les enfants présentant des difficultés d’apprentissage ou des signes de dyslexie, l’école à la maison offre une solution intéressante. En effet, les méthodes pédagogiques s’adaptent à l’enfant, et non l’inverse. « Mon fils de 7 ans présente des difficultés d’apprentissage, explique Annie, sur le ton de la confidence. À l’école, il se serait découragé, il se comparerait aux autres et perdrait toute confiance en lui. » À la maison, Jérémy peut assimiler les notions à son rythme. Il obtient un score de plus de 80 % aux évaluations que sa maman demande, tous les ans, à une orthopédagogue.

Parmi les autres avantages cités, les familles non-sco revendiquent également l’ouverture d’esprit et l’intérêt pour le monde, une grande souplesse dans l’organisation et les horaires, l’absence de devoirs le soir, une disponibilité accrue pour le temps passé en famille, l’absence de stress. « Je n’impose pas le stress de la société à mes enfants, souligne Claire, avec une fierté visible. Au moins, ils ne sont pas sous Ritalin ! » Annie, quant à elle, apprécie « un temps en famille, le soir, de meilleure qualité ».

Phénomène nouveau, de plus en plus d’adolescents, scolarisés au secondaire, demanderaient à
leurs parents à étudier à la maison, alors que tout leur parcours éducatif s’est déroulé dans une institution. Ce fait a été évoqué par la présidente et la vice-présidente des deux associations québécoises (AQED et ACPEQ). Peut-être les adolescents, confrontés à des difficultés d’apprentissage et à des problèmes de comportement de leurs camarades, espèrent-ils trouver une solution à ces problèmes dans le système de l’école à la maison.


… et certaines réserves

Alors, l’école à la maison serait la panacée au décrochage scolaire ? Certainement pas ! Aucun adepte de cette alternative à l’école institutionnalisée n’avancera cette idée. « L’enseignement à domicile n’est pas fait pour tout le monde, affirme catégoriquement la présidente de l’AQED. Cela demande un très gros investissement de la part des parents, que tous ne peuvent pas fournir. » Annie va dans ce sens, en évoquant la fatigue ressentie certains soirs. Par ailleurs, quand l’enfant grandit et, avec lui, ses attentes en termes de connaissances, le parent doit chercher des réponses à toutes ses questions. « L’enseignement à domicile, ce n’est pas du tout cuit, ajoute Adèle Dufour. On manque parfois de ressources, on n’a pas toujours des spécialistes pour nous répondre. » Sylvie évoque une autre difficulté, celle d’être à la fois parent et professeur.

Passées ces réserves, un des deux problèmes principaux réside dans l’intégration éventuelle au
système scolaire. Pour ceux qui poursuivent l’éducation à domicile jusqu’à la fin du secondaire, l’admission au cégep se fera, au mieux, sur présentation d’un portfolio, au pire, après des cours par correspondance pour adultes pour valider leur niveau. Mais les familles, pour la plupart, rejettent cette question à des temps plus lointains, quand le cas se posera à elles. « Cela m’inquiète plus ou moins », avoue franchement Sylvie, dont l’aîné a 10 ans. Selon elle, le problème sera résolu d’ici quelques années, du moins quand son enfant sera en âge d’intégrer le cégep. « De même qu’aux États-Unis il a fallu plusieurs longues années avant que l’enseignement à domicile soit reconnu, de même viendra un temps, au Québec, où le passage d’un mode d’enseignement à l’autre ne posera plus problème », espère-t-elle. L’intégration au début ou au cours du secondaire semble, actuellement, présenter moins de difficultés.

Le second problème concerne les relations, souvent conflictuelles quand elles ne sont pas
absentes, avec les commissions scolaires. Beaucoup de familles, par peur de l’incompréhension ou par refus d’un contrôle de leur choix éducatif par la Commission, préfèrent ne pas se manifester.


Pour une éducation sans école


Une fois écartée la question de la socialisation, une fois qu’on a tenté d’établir un bilan des
avantages et des réserves, l’aspect éthique pointe le bout de son nez. « Qui a la responsabilité d’éduquer les enfants ? » s’interroge Thierry Pardo. Qui transmet les valeurs ? Les parents ? La société ? Celle-ci a-t-elle un droit de regard sur les messages transmis par la famille ? On peut penser qu’elle doit en avoir un, puisque les enfants devenus adultes prendront une part active en son sein. Mais, si l’enfant est scolarisé en école traditionnelle, échappe-t-il pour autant à l’emprise parentale ? Que se passe-t-il s’il fréquente une école privée confessionnelle ? Un enfant ne fréquentant aucune école n’est, a priori, pas plus à risque de recevoir de « mauvaises » valeurs qu’un enfant scolarisé. Quant à l’école, elle transmet, elle aussi, tout un système de valeurs, qui pourrait être remis en question – et qui l’est souvent par les parents qui choisissent de ne pas scolariser leur enfant : mise en concurrence des élèves, évaluation, recherche constante de la performance.

Dans ce débat, l’étudiant-chercheur de l’UQAM attire également l’attention sur le vocabulaire
utilisé, insistant sur le fait que l’expression « école à la maison » est inadéquate : « Les parents qui procèdent à ce choix ne font pas l’école et ils ne restent pas à la maison. Les mots sont des boîtes à pensées. Attention de ne pas enfermer ce nouvel espace de liberté que revendiquent les familles. » Selon lui, il faudrait inventer un nouveau vocabulaire comme on a inventé un nouveau concept. Il propose le terme d’« éco-éducation », pour prendre en compte le fait que les familles utilisent les ressources de leur environnement pour l’éducation des enfants. Les autres chercheurs qui ont étudié le phénomène, que ce soit Christine Brabant ou ses références, font tous état de la difficulté de le nommer.

Édith, elle, résout le problème en parlant de unschooling. « Il est très difficile, dans notre société,
de se déscolariser. » Refuser toute référence à l’école, tout vocabulaire lié à l’école. Thierry Pardo le remarque aussi : question vocabulaire, tout se rapporte à l’école, à tel point que éducation est synonyme d’école pour de nombreuses personnes.


Le regard porté sur les enfants non scolarisés est-il en train de changer ? L’ignorance, très souvent, est source de rejet ; l’inconnu fait peur. Plusieurs familles ont expliqué que leur choix avait surpris, intrigué, mais que le temps avait apporté comme une évidence. Leur entourage, d’abord sceptique, a vu les enfants grandir, évoluer, se construire. Des enfants pas moins ouverts ni moins instruits que leurs camarades scolarisés. Après tout, l’éducation ne vise-t-elle pas l’acquisition de connaissances et le développement de l’esprit critique ? À ce titre, les partisans de l’école institutionnalisée doivent, eux aussi, faire preuve d’ouverture et s’informer, sans préjugés, sur des choix différents des leurs.


Que dit la loi ?
Au Chapitre I, Section II (Obligation de fréquentation scolaire), 4e point de la Loi sur l’instruction publique, l’article 15-4 concernant les dispenses stipule qu’ « Est dispensé de l'obligation de fréquenter une école l'enfant qui : […] 4° reçoit à la maison un enseignement et y vit une expérience éducative qui, d'après une évaluation faite par la commission scolaire ou à sa demande, sont équivalents à ce qui est dispensé ou vécu à l'école. » La Loi ne contient aucune précision quant à l’évaluation. Elle n’oblige pas les familles à une déclaration auprès de leur Commission scolaire, et encore moins à une demande d’autorisation.


PAR Anne-Yvonne CHARPENTIER

CERTIFICAT DE RÉDACTION
FACULTÉ DE L’ÉDUCATION PERMANENTE
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
AVRIL 2010

****************************
Nos commentaires:

Je sais qu'il y a beaucoup de travail derrière cet article écrit intelligemment et intéressant à lire.
Merci Madame Charpentier!

Comme je vous l’écrivais lorsque j’ai reçu votre texte, voici un commentaire très très personnel : je n'aime absolument pas ce que dit Adèle Dufour lorsqu'elle parle de sacrifices. Quel erreur selon moi de parler ainsi de la vraie vie ! C'est l'avis d'une personne qui fait des comparaisons avec la culture dominante de notre société... loin d'être satisfaisante pour la très grande majorité. Je trouve dommage de commencer ainsi un article sur le sujet. Ce dont vous vous doutiez certainement après m’avoir entendue en entrevue.

Peu après, vous avez reçu les commentaires des membres du jury. Ils ont trouvé le sujet très intéressant et bien fouillé, mais ils ont tous regretté que vous n’ayez pas trouvé une personne pour critiquer le choix de « l’école à la maison »...

Je comprends que le jury aurait aimé avoir un avis contraire (et je me demande pourquoi) quoique je trouve que les mots de Madame Dufour sont déjà une critique.

D'un autre côté, je me dis qu'il y a déjà que presque tous les gens ne sont pas 'pour' ce choix de vie, et j'en prends pour preuve le fait qu'ils ne le choisissent pas. (Ils ne sont pas 'pour' par peur, par empêchement ou de façon circonstancielle mais ils ne le choisissent pas. Bien sûr, je sais qu’il y a des circonstances qui font qu’on ne choisisse pas le unschooling, parfois, ou pour un moment.)
Ajouter à cet article une critique sur « l’école maison » qui est tellement déjà discréditée de toutes parts par le monopole de la scolarisation obligatoire du MELS et celui de l'inconscient collectif, bien orchestré par certains dirigeants et dirigé par les médias... pas sûre que ce soit très à propos. Les membres du jury approuvaient probablement ce « pattern »... comme je vous le mentionnais aussi.

En fin de semaine, une copine que je n’avais pas revue depuis une dizaine d'années me disait qu’elle racontait « le courage que j’avais de faire l’école à la maison à mes enfants ».

Sacrifices, courage... que de grands mots, chargés d'un sens si lourd, ouf ! Je ne vois pas du tout les choses comme ça. En fait, le courage que ça prend c’est celui d’oser être vrai, oser faire autrement que la culture dominante, oser être soi, oser être libre dans un monde où trop d’humains sont devenus les esclaves de la société. Le dictionnaire.com me dit qu’un sacrifice est un renoncement volontaire. Allons-y avec cette définition alors !

Oui. Nous avons renoncé. Volontairement.

Mais renoncer à quoi ?

Nous avons renoncé à faire partie de la majorité. Ce qui demande déjà une bonne dose de confiance en soi - pour moi, c'était surtout en mon enfant - et une certaine persévérance, il est vrai, car après ce changement de vie, on nous demandera éternellement pourquoi... ou comment.

Nous avons renoncé à cheminer sur la route tracée des : naissance, biberon, garderie, école, diplôme, emploi, $, auto, maison, mariage... enter, copier-coller. Pas facile non plus parce que, du coup, on se retrouve minoritaire, et pour certains, ce seul fait est associé à être suspect de quelque chose de nébuleux sur laquelle personne n’arrive à mettre un nom mais on le sent bien parfois, hein ?

Nous avons renoncé à la facilité de ne parler que de la pluie et du beau temps – mais surtout du mauvais – avec nos voisins.

Nous avons peut-être renoncé à la carrière et à l’avancement, ou à avoir un plus gros salaire, une plus grande maison, ou une piscine, deux autos, restos, et à l’obligation de garder son job même s’il ne nous convient pas parce qu’il faut continuer de payer tout ça maintenant qu’on l’a.

Nous avons renoncé à ce rythme de vie qui n’en est pas une, renoncé au cercle vicieux, à la vitesse, au rendement, à la productivité, à continuer de servir «l’économie» de notre pays.

« Vite, avant de retrouver l’usage de notre cerveau » comme le dit si bien King Julian dans Madagascar 2.

Nous avons renoncé volontairement, oui ! Fort heureusement ! Pour nous en tout cas !

Quand j’ai demandé à mon grand son avis sur le sacrifice, le renoncement volontaire, qu’impliquait notre mode de vie, il a répondu tout-de-go :

« On renonce éventuellement à l’écran 72 pouces qui déforme l’image de Bernard Derome à la télévision et qui lui mets des poux dans les cheveux où il n’y en a pas.

On renonce à la quiétude que nous apporte le fait de ne pas être avec ses enfants.


On renonce au plaisir de travailler avec des collègues auxquels on peut se plaindre de nos enfants.


Je pourrais dire qu’on renonce à avoir trois voitures dans l’entrée mais ça ne fonctionnerait pas parce qu’on en a déjà eu trois... ! ;-)


Il se peut qu’on ait à renoncer à la roulotte 15 places...


Il se peut qu’on ait à renoncer à une mauvaise alimentation puisqu’on n’aura pas nécessairement l’argent pour payer le dentiste à tout bout de champ.
»

Une chance que je lui ai posé la question, comme ça je peux ajouter un peu d’humour à mon commentaire un peu trop sérieux !
Je continue quand même sur ma lancée. Parce que j’ai besoin de l’écrire. Mais, surtout, ne me lisez pas si vous n’aimez pas. Je resterai votre amie quand même, promis !

Je reviens au courage mentionné par ma copine et plusieurs autres.

Le courage, ça en prend juste parce qu’il y a (encore) des gens pour penser que ça en prend pour vivre. Pour vivre à temps plein. Pour vivre à temps plein avec nos enfants. Et ça nous en prendra aussi longtemps que les parents ne prendront pas l’engagement réel qui vient de facto avec un enfant. Quand les adultes décideront d’accueillir (oui, je sais, on dit « faire » d’habitude) un enfant même s’il faut s’en occuper, les accompagner sur le chemin de la vie, sur le chemin de leur vie, pendant plus de cinq ans. Alors, on aura fait un grand pas et on ne parlera peut-être plus de courage.

On ne parlera plus de courage, mais d’amour.

On ne parlera plus de sacrifices non plus. Car ce ne sont pas des sacrifices que nous faisons. Ce sont des choix de vie. Des choix éclairés. Des choix réellement consentis.

Par amour,
l’amour de la vie,
l’amour de la liberté,
l’amour de nos enfants
et, d’abord et avant tout,
l’amour de nous-mêmes,
suffisamment pour prendre soin de nous,
suffisamment pour choisir la vie plutôt que la prison dorée, plutôt que la peur.

Vive la vie !

Edith